``Bikutsi 3000 ``: quand les femmes prennent le pouvoir et résistent par la danse
En 1885, alors que les puissances européennes organisent le partage du continent africain, une reine nouvellement intronisée refuse le projet colonial. Pour résister, elle constitue cinq armées de danseuses. C’est le point de départ de « Bikutsi 3000 », une œuvre afro-féministe qui sera présentée en première le vendredi 11 septembre 2026 au YELAM’S, à Abidjan.
Entre fiction, mémoire et héritages culturels, « Bikutsi 3000 » propose une fresque chorégraphique autour de la souveraineté culturelle africaine. Cette création musicale, chorégraphique et visuelle place les femmes au cœur d’un récit où la danse devient un outil de transmission, d’éducation et de résistance.
L’histoire se déroule en 1885. Alors que les puissances européennes organisent le partage de l’Afrique, la reine Ngo Nyaga vient d’être intronisée. Refusant le projet colonial, elle décide de constituer cinq armées de danseuses, dirigées par cinq capitaines expérimentées. Leur force commune est le Massack, une danse sacrée qui les unit.

« C’est l’histoire d’une reine qui, en 1885, lorsque Bismarck décide de diviser le continent africain en différents morceaux, va se lever et décider de mener une résistance. Je raconte qu’à cette époque-là, l’Afrique est entièrement dirigée par les femmes parce que, selon le Mbok, qui est la cosmogonie de la tribu Bassa dont je suis issu, lorsqu’un genre échoue, c’est le genre inverse qui prend le pouvoir. Je raconte donc que les hommes, à travers le patriarcat, ayant échoué, les femmes avaient pris le pouvoir et que tout le continent était dirigé par les femmes. Cette reine avait décidé de se battre contre toute forme d’impérialisme et de colonisation grâce à cinq armées de danseuses dirigées chacune par un capitaine expérimenté. C’est une fiction, mais je me suis basé sur quelques dates et quelques éléments réels », explique Blick Bassy.
Mais l’objectif de ces femmes ne se limite pas à défendre un territoire. Leur mission est aussi de s’opposer à une autre forme de domination : celle des esprits et des imaginaires. À travers la danse, la musique et la transmission, elles cherchent à réactiver les liens entre les populations de Mintaba, leurs traditions et leurs manières de penser.
La danse occupe ainsi une place centrale dans cette création. Elle ne sert pas seulement à illustrer le récit : elle en devient le langage principal et participe pleinement à la construction de l’histoire.
Le spectacle puise notamment dans l’histoire du bikutsi, une expression culturelle issue des peuples Beti du Cameroun. Le mot vient de la langue ewondo et signifie littéralement « frapper la terre ». Ce geste renvoie également à une relation au sol, au collectif et à la mémoire.
Dans plusieurs espaces de la société Beti, les femmes ont utilisé le chant et la danse pour exprimer ce qui ne pouvait pas toujours être dit ailleurs : critiques, expériences, règles de vie ou encore tensions au sein de la communauté. Le bikutsi constituait ainsi un espace de parole, de régulation et de liberté. Avec « Bikutsi 3000 », cette fonction est réactivée : la danse ne se contente plus d’accompagner l’histoire, elle produit elle-même le récit.
Au cœur de l’œuvre se trouve également la notion de matrimoine africain, qui désigne les savoirs, les récits, les pratiques, les gestes et les formes d’organisation transmis par les femmes. Une partie de cet héritage a longtemps été minorée ou rendue moins visible dans les récits traditionnels du patrimoine.
À travers « Bikutsi 3000 », les femmes ne sont donc pas présentées comme de simples figures secondaires de l’histoire, mais comme des productrices de pensée, de culture, de gouvernance et de solutions. L’œuvre interroge ainsi la place accordée aux savoirs produits par les femmes et leur capacité à nourrir les sociétés africaines de demain.
Sur scène, les cinq capitaines incarnent cinq territoires, cinq expériences et différentes manières de résister, sans effacer leurs singularités. Elles représentent le Cameroun, la Namibie, le Togo, la Tanzanie et le Rwanda, formant un collectif uni par le Massack, la danse sacrée.
La création mêle danse, musique, scénographie, arts visuels et costumes. La musique part notamment du bikutsi tout en dialoguant avec des écritures contemporaines, créant un espace situé entre mémoire et projection vers l’avenir. La scénographie, volontairement minimaliste, laisse toute sa place au mouvement et à l’interprétation des danseuses, tandis que les costumes associent des références aux patrimoines africains à une vision contemporaine et guerrière.
À travers cette œuvre afro-féministe, « Bikutsi 3000 » ne cherche pas à remplacer une domination par une autre. Le spectacle interroge plutôt ce qui devient possible lorsque les femmes participent pleinement à la production des récits, des décisions et des modèles de société.
Créée par Blick Bassy, auteur, metteur en scène, compositeur et directeur artistique, avec Manuela Minka comme productrice exécutive, « Bikutsi 3000 » sera présentée en première le vendredi 11 septembre 2026 à 19h30 au YELAM’S, à Abidjan.
Entre fiction historique, matrimoine et réflexion sur la souveraineté culturelle, « Bikutsi 3000 » pose finalement une question essentielle : comment les sociétés africaines peuvent-elles se réapproprier leurs récits, leurs savoirs et leurs imaginaires pour construire leur avenir ?
Car, au-delà de la mémoire, les héritages transmis peuvent aussi devenir des ressources vivantes pour penser demain.
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