Pamela Badjogo, une voix et une musique contre les violences conjugales

Tourné en mode confiné, le clip de l'album « Kaba » symbolise la lutte que la chanteuse gabonaise Pamela Badjogo a engagée contre l'oppression des femmes.

 
Ne pas se fier à l'apparente bonne humeur qui se dégage du clip Respectez-nous de Pamela Badjogo. Ces images filmées en huis clos font écho au contexte de confinement que vit la majorité de la population mondiale en raison de la pandémie de Covid-19. « Nous avons tourné la vidéo trois jours seulement avant le confinement en France, alors que nous devions la réaliser en extérieur. Mais nous avons senti poindre l'assignation à domicile. J'ai immédiatement pensé à toutes ces femmes qui allaient se retrouver enfermées avec leur conjoint violent », avoue l'artiste originaire de Libreville, aujourd'hui confinée à Lyon en attendant de pouvoir regagner Bamako, sa ville d'adoption.

Afrique-Europe, même combat 

Derrière l'afro-pop festive et les pas de danse azonto se cachent des paroles à la réalité amère. « Si Fatoumata se fait taper dans la cuisine à l'heure du dîner, au fond ne l'avait-elle pas mérité ? Le plat du soir était mal cuisiné », attaque d'emblée Pamela Badjogo sur ce titre sorti le 8 mai. Un scénario prémonitoire que la chanteuse féministe délivre dans ce manifeste contre les violences conjugales alors exacerbées en cette période d'enfermement, en Europe comme en Afrique. Si, depuis le confinement, la France enregistre cinq fois plus de signalements du genre sur la plateforme Arrêtons les violences, difficile de chiffrer les abus faits à l'encontre des femmes dans les pays africains depuis les mesures de confinement et autres couvre-feux. Mais ce serait oublier la force de frappe des dénonciations partagées sur les réseaux sociaux.

Nouveaux modes de dénonciation

Le 17 avril, une vidéo d'une violence insupportable tournée à Abidjan circule sur Facebook. Les images, aujourd'hui virales, dévoilent une femme suspendue à son balcon, maintenue à bout de bras par son conjoint lui hurlant dessus. La scène, qui a été filmée par une voisine, montre ensuite la femme tomber du 3e étage. La chute a par chance été amortie grâce à un auvent en toile situé plus bas. Mais les images créent l'effet d'une bombe chez les féministes africaines et ne manquent pas de faire réagir la militante gabonaise. « J'ai été profondément choquée par cette vidéo, laquelle m'a poussée à anticiper la sortie du clip et à mener une enquête en collaboration avec Bintou Mariam Traoré, la journaliste ivoirienne à l'origine du hashtag #VraieFemmeAfricaine, pour retrouver l'homme de la vidéo », explique la cofondatrice du collectif d'artistes maliens Moussoyayé Koba yé, luttant contre les violences basées sur le genre. Les recherches aboutissent et l'homme finit par se retrouver en garde à vue.
Mais la femme fait, quant à elle, marche arrière en avouant devant les caméras ivoiriennes avoir basculé de l'autre côté du balcon sous l'effet de l'alcool. « Je ne crois absolument pas à cet aveu, qui est la conséquence de la pression sociale et familiale qu'a dû subir cette femme face à la peur d'être une damnée de la société », estime Paloma Badjogo. L'artiste dénonçait déjà les oppressions et discriminations que subissent les femmes africaines dans le morceau « Ngoka », dévoilé fin 2019, qui figurera sur son deuxième album Kaba, dont la sortie a été repoussée à la fin de l'année en raison de la crise sanitaire. « Nous sommes éduquées pour être des épouses modèles, peu importe les conséquences. Voilà ce que cette société patriarcale attend de nous », regrette la membre fondatrice du « super groupe » féministe Les Amazones d'Afrique, qui compte Angélique Kidjo ou encore Mamani Keïta, clairement investi dans la défense des droits des femmes.

Nouvelles sonorités

Celle qui a été choriste pour les plus grands noms de la scène musicale africaine, de Salif Keïta à Oumou Sangaré, nous avait habitués à déverser ses mélopées en bakaningui, sa langue maternelle, sur des notes afro-jazz surfant entre traditions mandingues et bantoues. Mais, avec Respectez-nous, la musicienne chante cette fois-ci en français. Et mise sur l'afrobeat et le high life en s'entourant du guitariste ghanéen Kwame Yeboah pour toucher le plus grand nombre. « Peu de femmes sont représentées dans cette scène musicale qui reste majoritairement liée au divertissement. Il me semblait donc nécessaire de rejoindre ce mouvement pour que mon message ait un impact sur les plus jeunes générations », considère l'artiste également initiatrice d'un programme de sensibilisation à l'égalité des genres via l'association malienne Karama, œuvrant auprès des enfants bozos.

En marge de l'engagement pédagogique et civique reste l'argument commercial. Difficile pour cette artiste indépendante de survivre aux annulations de concerts et festivals imposées par la crise sanitaire. « Je devais me produire tout l'été. Alors je compte sur la force d'Internet et espère voir mes titres intégrer les playlists influentes des plateformes de streaming. Le seul moyen pour l'heure de monétiser ma musique », constate l'apprentie technicienne, qui offre des concerts en live – « le cabaret confiné  » - sur les réseaux sociaux grâce à son petit home studio improvisé depuis le confinement. « J'ai profité de cette période pour m'équiper. Le bon moyen aussi d'aller à rebours des clichés qui voudraient qu'une artiste femme soit dépendante d'un homme pour arranger ses productions », se félicite-t-elle. Car le plus important pour Pamela Badjogo est de continuer à lutter pour la cause des femmes en montrant que des modèles africains existent. « Les jeunes filles africaines prennent souvent pour exemple des féministes occidentales. Mais elles déchantent vite car les combats ne correspondent pas à leur réalité. Aujourd'hui, elles peuvent aussi compter sur les artistes africaines pour les représenter et porter le mouvement MeToo sur le continent. »