Germaine Acogny : «quand tu ne sais pas où tu vas, regarde d`où tu viens »

La danseuse sénégalaise Germaine Acogny a participé pour la deuxième fois au festival de danse contemporaine Tanec Praha, qui se tenait dans la capitale tchèque du 1er au 25 juin. Elle a proposé, le jeudi 7 juin au théâtre Ponec, sa dernière création « A un Endroit du Début ». Un spectacle dans lequel Germaine Acogny parle de sa vie, de son père, mais aussi de la place des femmes en Afrique. Radio Prague l’a rencontrée pour en savoir plus.

« C’est parti d’un livre que mon père a écrit à Vienne en 1979 et qui n’a jamais été édité. C’est l’histoire de sa vie, de la colonisation, de sa rencontre avec ma mère ; un livre dans lequel il évoque la religion, chrétienne comme musulmane… Mikaël Serre, un metteur en scène franco-allemand que j’ai rencontré, a lu le livre et a voulu travailler dessus. A travers ce livre, à travers les contes et récits de ma grand-mère et aussi l’expérience que j’ai faite de la vie, j’ai voulu revenir sur ce que je pense être animiste. J’ai voulu, à travers ces récits, faire une danse-théâtre africaine. » 

Vous avez travaillé dans plusieurs écoles, et même fondé certaines d’entre elles. Dans quelle mesure cette transmission de la danse est-elle importante pour vous ?

« Je trouve normal de transmettre de génération en génération ce qui nous lie, ce qui est notre vie, de façon à ce que les nouvelles générations sachent ce qu’il s’est passé et puissent évoluer avec. Le président Senghor, dans les années 1960, voulait faire du Sénégal la Grèce de l’Afrique. Il avait été invité par le roi Baudouin et je l’avais accompagné en 1975. C’est lui qui m’a présenté le danseur et chorégraphe français Maurice Béjart qui, à cette époque, s’occupait de l’école Mudra à Bruxelles. Maurice Béjart est venu au Sénégal et, avec le président Senghor, il a ouvert la première école de formation panafricaine Mudra Afrique. Cette école a fonctionné pendant cinq ans avant de fermer ses portes. C’est à ce moment-là que j’ai rencontré Helmut Vogt, mon deuxième mari. J’ai émigré en France, nous avons essayé pendant dix ans de monter une école, jusqu’au moment où je me suis dit : ‘Quand tu ne sais pas où tu vas, regarde d’où tu viens’. Je suis donc revenue dans mon pays en me disant qu’il ne fallait pas compter sur le gouvernement pour faire fonctionner cette école mais plutôt sur nos propres forces. C’est ainsi que nous avons construit L’Ecole des Sables, un village de la danse où des danseurs de toute l’Afrique se retrouvent, et la chose la plus importante est qu’ils se transmettent les uns aux autres les danses traditionnelles de leurs pays ».

On vous désigne comme la mère de la danse contemporaine africaine. Est-ce justement parce qu’avec cette Ecole des Sables, qui réunit des élèves de beaucoup de pays, vous proposez une sorte de mixe et non pas une danse contemporaine universelle pour toute l’Afrique ?

« On dit ‘les danses africaines’, mais je préférerais que l’on parle des ‘danses contemporaines d’Afrique’. Chaque pays a sa spécificité et je n’ai pas envie que cela devienne une grosse ‘marmelade’. Le point commun de toutes les danses, je pense, est l’ancrage au sol et l’élévation vers le ciel. A l’école Simon Siegel, le professeur de danse classique trouvait que j’avais les pieds plats et un gros derrière. Ce n’était pas un bon professeur, il n’était pas ouvert du tout. Cela n’empêche que c’est grâce à cela que je suis arrivée à me confronter à ces danses et à dire ‘Moi, j’ai ma personnalité’ ! C’est là que j’ai commencé, à travers son enseignement rigide, à trouver ma place. »

La danse contemporaine est plus ouverte à différents danseurs. Au festival Tanec Praha, il y a aussi tout cet enjeu d’accessibilité dans l’autre sens, en direction du public. Pensez-vous que la danse en général, et plus particulièrement la danse contemporaine, n’est pas assez accessible au public ?

« C’est une question d’éducation. Il y a des types élitistes de danse contemporaine, alors que celle-ci doit être démocratique. Il faut que les gens s’habituent à ce qui est nouveau, qu’on les éduque. Il y a peut-être des codes mais je pense que le corps, quand il dit quelque chose, on peut le ressentir. La danse, c’est la qualité, la vérité : si vous faites quelque chose de vrai, les gens le ressentent. »

Vous étiez déjà présente à Tanec Praha l’année dernière, avez-vous le sentiment que le public tchèque reçoit vos spectacles différemment ? Quelle relation avez-vous avec ce public tchèque ?

« Chaque pays est différent. Mais que le public soit tchèque, africain ou français, il y a toujours des gens qui sont touchés, d’autres qui pleurent, parce que c’est quelque chose qui est personnel et touche chacun d’entre nous. La pièce ‘Mon élue noire’ a touché beaucoup de gens l’année dernière, et cette année je reviens avec cette pièce qui, je pense, est une pièce maîtresse. On verra comment les gens seront touchés. »

Parmi tous les danseurs et chorégraphes que vous avez rencontrés à Prague, quels sont ceux, d’un point de vue purement subjectif, que vous conseilleriez vraiment d’aller voir ?

« Ce n’est pas parce qu’il est africain mais il y a Ladji Koné. Voilà un jeune qui a travaillé et qui a évolué. C’est un extraordinaire danseur contemporain africain qui donne espoir en la rencontre de cette jeunesse, qu’elle soit africaine ou occidentale. Voilà un beau spectacle ! »

 

Source: radio.cz

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