L`amitié au travail, attention fragile !

Cultiver de vraies relations amicales au bureau, c’est possible. Tout dépend de la capacité de chacun à nouer des liens, de l’ambiance et des modes de vie. Mais pour les psys, le tandem “collègue et ami” reste l’un des plus délicats qui soient.

Nous passons les deux tiers de notre temps au boulot, alors c’est presque vital de développer des relations », lance Isabelle, 33 ans, cadre dans une entreprise publique. « J’ai besoin de me sentir proche des gens avec qui je travaille, confie Marie, 50 ans, salariée d’une petite société. Je ne peux pas évoluer dans l’indifférence et l’hostilité.»

Pour Isabelle et Marie, c’est clair, il faut cultiver des relations amicales au bureau. Mais pourrions-nous faire autrement ? « Il y a dans l’inconscient collectif une injonction perverse qui consiste à dire que nous ne devons pas mélanger affectif et travail, explique Hélène Vecchiali (elle vient de publier Ainsi soient-ils ! Sans de vrais hommes, point de vraies femmes…, Calmann-Lévy, 2005), psychanalyste et consultante en ressources humaines. Pourtant, il est impossible de déposer son cœur à la consigne en arrivant au travail, et de le récupérer en sortant. Notre inconscient va créer des liens à notre insu. »

Un lien superficiel ?

Les amis de travail peuvent-ils être de « vrais » amis ? « Ce n’est pas de l’amitié, juge Isabelle. Je vois une de mes collègues en dehors. Mais même si nous nous racontons beaucoup de choses, ce n’est pas une véritable amie, car nous ne nous disons pas tout ! » Où se situe la limite ? Lorsque nous nous rapprochons trop de la sphère privée. « J’entretiens une relation de grande amitié et de complicité avec un de mes collègues, raconte Marie. Je suppose que nous pourrions avoir des relations amicales, mais notre environnement professionnel nous empêche de creuser cette amitié. »

Sont-elles alors forcément superficielles, ces amitiés nées de la proximité quotidienne dans une communauté de travail ? Pas pour tout le monde. Marie a ainsi rencontré trois de ses plus proches amis au cours de sa carrière professionnelle. Plus fort encore, si l’on peut dire, Pascal, 35 ans, cadre au sein d’un groupe de luxe, a maintes fois passé la barre : « Je travaille depuis 1995, dit-il. J’ai eu des amis dans toutes les entreprises dans lesquelles je suis passé. Ils sont une dizaine, et je les vois encore tous en dehors. »

« L’équation personnelle de chaque salarié joue évidemment, précise Pierre Angel, psychiatre, professeur de psychopathologie à Paris-VIII-Saint-Denis et coach. Certains, grâce à leur éducation, ont une aisance sociale : ils ont baigné dans un environnement qui les a encouragés à communiquer. » Pour Hélène Vecchiali, « la famille est la première société, la première entreprise en quelque sorte ». « Lorsqu’un enfant arrive dans une famille où l’on sait l’accueillir, où l’on est attentif à lui, où l’on respecte ses désirs, ses territoires et ses craintes, il sera tout à fait apte à accepter l’autre, poursuit-elle. A l’inverse, dans une famille où la philosophie tacite est la crainte de l’extérieur, où il est interdit de dire ses émotions et où les paroles sont seulement utilitaires, le bébé grandira avec l’idée que les autres sont dangereux, et donc que toute communication est dangereuse. »

L’adversité peut susciter l’amitié…

Les liens sociaux et amicaux sont toujours déterminés par « la rencontre d’une personnalité et d’un contexte », estime Pierre Angel. L’important est, selon lui, de veiller à notre équilibre personnel et professionnel, alors que « l’entreprise nous place dans le sacrificiel ». Et de rappeler que la motivation principale pour rester dans une entreprise n’est pas l’argent, mais l’ambiance. Qu’elle soit bonne, ou moins bonne. Car l’amitié peut naître de l’adversité. Marie se souvient : « C’était une société qui ne respectait ni ses salariés ni ses clients. L’ambiance y était hostile. Nous nous sommes retrouvés dans le même bureau et nous nous sommes vite rendu compte que nous pensions exactement la même chose. Rapidement, nous nous sommes vues à l’extérieur et nous nous sommes découvert d’autres affinités. » La nature du lien social est aussi « surdéterminée par le type d’organisation », considère Vincent de Gaulejac, professeur de sociologie clinique et directeur du Laboratoire de changement social à l’université Paris-VII-Denis-Diderot. « Dans mon milieu professionnel, le principal est plutôt de ne pas avoir d’ennemis ! sourit Valérie, 36 ans, trader dans une banque depuis dix ans. Quand quelqu’un est sympa avec vous, il faut toujours se demander pourquoi. Mon ambition n’est pas de me faire des amis, mais de m’améliorer dans mon travail. »

A l’exact opposé, Stéphanie, 35 ans, consultante en communication, ne quitterait pour rien au monde sa petite entreprise dans laquelle elle travaille depuis dix ans avec les mêmes collègues, sept femmes. Elle peut très bien emmener ses enfants au bureau si elle a un problème pour les faire garder. « C’est pour toutes ces raisons que nous restons… en dépit de nos salaires minables ! » s’amuse-t-elle. « Dans son cas, le lien importe plus que le bien », analyse Vincent de Gaulejac, paraphrasant la célèbre formule de l’ethnosociologue français Marcel Mauss. Et Valérie, pourquoi reste-t-elle ? « Parce que je ne sais faire que ça ! » s’exclame-t-elle. La tournure que prennent les relations reste intimement liée aux modes de vie de chacun. Et l’âge, souvent, n’arrange rien. « Plus on avance dans la vie, et plus on a de contraintes, résume Pascal. On vit en couple, on a des enfants… » Le jeune cadre ne va que très rarement boire un verre après le travail comme il le faisait lorsqu’il a commencé sa vie professionnelle. « Quand j’ai commencé, je me disais : “Mais qui sont ces mecs de 40 ans qui ne connaissent même pas mon nom ?” Maintenant, je me rends compte que je ne connais pas le nom de tous les nouveaux ! »

… ou la détruire

Qu’elles soient fortes ou de circonstance, les amitiés au travail sont toujours soumises à rude épreuve. Selon Luce Janin-Devillars, auteur de Changer sa vie : il n’est jamais trop tard pour prendre un nouveau départ" (Pocket, 2003), psychologue, psychanalyste et coach, l’amitié en entreprise peut aller très vite, mais elle demeure fragile devant les conflits ou la hiérarchie. « Je viens d’être mutée, raconte Isabelle. Du jour au lendemain, certains ne m’ont plus donné signe de vie. C’est bien la preuve que ce n’est pas solide. » Ces liens ne résistent pas toujours à la sortie de l’entreprise. 
« Quand on écoute les retraités, souvent, après le pot de départ, on les oublie, poursuit Pierre Angel. Après un licenciement, c’est pareil. » Pour autant, il ne s’agit pas d’adopter le dicton fameux à Wall Street : « Si tu cherches un ami, achète un chien ! », mais de se protéger. Etre conscient des limites de l’amitié au travail permet de mieux l’apprécier quand elle existe réellement, et de se prémunir du pire en cas de dérapage.

Témoignages

Rachel et Jean-François, codirecteurs de création dans une agence de marketing - quatorze ans de mariage professionnel

Rachel, 36 ans :

Une des clés de notre réussite : nous sommes asexués l’un pour l’autre
« Jeff et moi, nous avons été “mariés professionnellement” en 1991. Une alchimie s’est immédiatement opérée. C’était comme si j’avais trouvé ma moitié professionnelle. L’une des clés de notre réussite, c’est que nous sommes asexués l’un pour l’autre. Je n’ai jamais eu envie de lui une seule fois en treize ans !

Pour moi, Jeff n’est pas un garçon, c’est mon concepteur-rédacteur. Pourtant, nous avons des tempéraments opposés : il est souvent pessimiste, je suis généralement optimiste. Je suis plus volontaire que lui. On s’attise et on s’éteint, on se motive et on se calme. Quand l’un va mal, l’autre le relève. Je ne peux rien lui cacher, il sent tout, et vice versa.

Depuis que nous nous connaissons, nous avons été licenciés deux fois. Nous en sommes à notre quatrième entreprise ensemble. J’ai travaillé avec d’autres concepteurs-rédacteurs, je n’ai jamais ressenti une telle évidence. C’est l’un pour l’autre et l’un avec l’autre. Souvent, on n’a pas besoin de se parler pour avoir la même idée : on se regarde et l’on sait ce que l’autre va dire. Depuis toutes ces années, on ne s’est jamais engueulés ! »

Jean-François, 39 ans


Elle est un double, un alter ego. Nous avons le même genre de caractère.
« Avec Rachel, on nous a “mariés” en quelque sorte. On nous a dit : “Voilà Rachel, voilà Jeff, vous allez travailler ensemble !” Cela a collé immédiatement. En fait, on fait tout ensemble, sauf nos enfants ! Pourtant, elle ne m’a jamais attiré physiquement. Je n’ai pour elle aucun autre sentiment que, disons, celui de travailler avec mon meilleur ami, même si ce n’est pas cela. Elle est un double, un alter ego.

Souvent, en réunion, on note les mêmes idées, c’est quasi télépathique. Elle m’appelle parfois Zoran, c’est le prénom de son mari. Et moi, de temps en temps, je l’appelle Stéphanie, c’est celui de ma femme. C’est peut-être parce que je passe plus de temps avec Rachel… de temps “éveillé” j’entends ! Nous sommes toujours contents de partager des moments à quatre, avec nos conjoints.


Nous avons le même genre de caractère : nous sommes à la fois pragmatiques et sensibles. Mais elle a plus de volonté. Moi, j’ai une sorte de lâcheté masculine : c’est souvent elle qui prend les devants et moi je traîne un peu. Une ou deux fois par an, Il y a des moments de tension. Je sens parfois que je l’agace, mais ça ne dure jamais. »

Trois conseils antidéception

De la prudence : 
« Dans l’entreprise, on doit être plus précautionneux qu’ailleurs. Il faut prendre conscience de l’espace (quelle est la bonne distance ?) et du temps (on en a pour nouer une relation, ce n’est pas une rencontre dans le métro) », indique Hélène Vecchiali, psychanalyste et consultante en ressources humaines.

De la mesure :
« Si l’entreprise n’est pas le bon endroit pour y caser toute son affection, elle peut devenir un point d’équilibre parmi d’autres », précise Luce Janin-Devillars, psychologue et psychanalyste.

De la stratégie :
« Je recommande de diversifier ses amitiés, comme on doit diversifier un portefeuille boursier, afin de ne pas être monodépendant et se retrouver totalement isolé », prévient Pierre Angel, psychiatre et professeur de psychopathologie.

 

Source: psychologies.com

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