Travail : dire le besoin des femmes

« Osons affirmer nos impératifs personnels ! » Il est urgent que les femmes parviennent à concilier sphère professionnelle et sphère privée, et fassent entendre leurs besoins. Telle est la conviction de la psychanalyste Sylviane Giampino.

Dès qu’elles sont entrées massivement dans le monde du travail, de l’entreprise en particulier, les femmes ont choisi de taire leurs impératifs familiaux et personnels. Pourquoi ? Parce qu’elles ont joué le jeu masculin de la séparation entre la sphère privée et la sphère professionnelle. Or ce clivage est un artifice, proposé par l’industrialisation, qui tenait tant à ce qu’il y ait une répartition sexuelle des fonctions : les hommes dévoués prioritairement à la sphère professionnelle, les femmes à la sphère privée. Pourtant, étonnamment, les femmes et mères se sont investies professionnellement en adhérant à ce modèle existant, alors même qu’il ne pouvait plus tenir.

Autre raison de ce silence : elles ont senti – à juste titre – que leur pénalisation dans le monde professionnel reposait essentiellement sur l’idée qu’elles ne puissent pas être de vraies professionnelles sous prétexte qu’elles seraient de vraies mères. Pour tenter de lever ce soupçon, qui est l’une des causes majeures des inégalités hommes-femmes dans le monde de l’entreprise, elles ont cru bon de singer une adhésion à ce clivage entre vie professionnelle et vie privée : continuer à travailler comme si elles ne portaient pas la majorité du poids des charges familiales et continuer à s’occuper de la maison comme si elles ne travaillaient pas.

Et, nous pouvons tous le constater, le bilan est catastrophique : c’est le piège de ce qu’on appelle les “solutions de compromis”. Fausses solutions auxquelles beaucoup de femmes ont été bien obligées de souscrire, c’est-à-dire le temps partiel, les interruptions de carrière, le renoncement à une évolution professionnelle... Autant d’arrangements dont il nous faut reconnaître qu’ils n’ont rien fait avancer : ni l’égalité hommes-femmes dans l’entreprise ni l’égalité dans la répartition des tâches à la maison. Aujourd’hui, je constate, dans ma pratique et dans le cadre d’enquêtes sur le terrain, qu’une évolution s’amorce. 

Un progrès trop léger

Les femmes qui ont acquis un peu plus d’assurance dans le monde professionnel commencent à parler et à y faire reconnaître les impératifs de la vie personnelle. Oh, pas toutes, loin de là ! Seule une petite part d’entre elles peut se le permettre, parce qu’elles sont à des postes sécurisés – titulaires dans la fonction publique ou, dans le privé, travaillant soit à des postes de pouvoir, soit dans une équipe à forte valeur humaine, où elles se sentent la liberté de dire “Attention, je vais m’absenter trois heures pour emmener mon bébé chez le pédiatre” sans craindre d’être jugées en tant qu’employées.

Aussi minoritaires soient-elles, ces femmes me rendent optimiste quant à leur pouvoir de changer les choses. Car elles font entendre que le non-clivage des sphères personnelle et professionnelle est une source d’équilibre pour tout le monde. Les hommes aussi y trouvent leur intérêt. D’ailleurs, on commence à voir poindre, dans certaines entreprises françaises, des tentatives de réglementation différente, des propositions d’aménagement. Et des organismes se développent, comme l’Observatoire de la responsabilité sociétale des entreprises (Orse), qui a un volet spécifique sur la prise en compte de la parentalité dans le cadre professionnel. 

Affirmer nos besoins

Comment généraliser cette prise de parole et oser faire entendre la superficialité intenable du clivage entre vie privée et vie professionnelle ? En fait, le plus compliqué n’est pas d’oser évoquer sa vie privée au travail ; après tout, les femmes y ont toujours parlé de leurs enfants, et la maternité est une valeur sociale positive, y compris aux yeux des hommes et des dirigeants. La difficulté est d’oser proposer des aménagements. Par exemple, les Françaises sont les reines du présentéisme, et une plus-value est accordée à ceux et celles qui restent le plus longtemps au travail, alors même que cela n’a jamais été un signe d’efficacité. Voilà un point sur lequel nous pouvons prendre la parole. En expliquant, par exemple, à sa hiérarchie que non, on ne peut pas rester tard, parce qu’on a des contraintes familiales, mais en la rassurant en même temps : ce n’est pas par manque de dévouement pour l’entreprise !

De même en pesant sur l’organisation collective afin de modifier des horaires de réunion trop tardifs ou encore en exigeant plus de temps de préparation en cas de mutation. N’oublions pas que revendiquer des impératifs personnels ou familiaux auprès de son employeur n’est pas se mettre hors la loi. Une législation existe, en France, qui prend en compte ces nécessités. La loi du silence existe aussi au sein du couple. Je vois bien, quand j’interroge les femmes, qu’elles y parlent très peu des difficultés liées à cette articulation entre vie privée et vie professionnelle, parce qu’elles pensent qu’elles viennent d’ailleurs : de traits de caractère, de mauvaises habitudes, de réflexes défensifs : “Je ne peux pas compter sur toi”, “Tu ne sais pas t’organiser”, etc. Le couple est un face-à- face de rancœurs vécues de manière personnelle et individuelle, sans que l’on prenne en compte leurs déterminants sociaux.

C’est de cela qu’il s’agit de prendre conscience. Mais aussi du fait que derrière ce silence des femmes se cache l’attachement, plus ou moins avoué, à une répartition traditionnelle des rôles de la femme et de l’homme dans l’éducation. Quand les hommes continuent d’estimer que la réussite professionnelle est synonyme de virilité et une priorité à laquelle tout le reste doit s’ajuster, je ne peux que constater combien les femmes, elles, ont toujours pondéré la vie professionnelle avec la vie personnelle. Et elles n’en peuvent plus. Elles commencent à chercher d’autres stratégies, à parler. Je les y encourage : elles ont raison ! Le monde du travail doit changer pour prendre en considération leurs besoins et impératifs, et il ne faut pas compter sur les hommes et pères pour s’en charger, sinon il y a longtemps que cela aurait été fait.

Puis, après tout, aujourd’hui, le monde du travail pénètre de plus en plus la sphère privée, via le télétravail, les outils technologiques ou encore l’anxiété et l’insécurité dues à la précarisation de l’emploi. Ne serait- ce pas un juste retour des choses que l’espace professionnel soit lui-même davantage concerné par la vie personnelle et familiale ? »

Conseils pour oser s'imposer

Créer des alliances au sein des équipes, pour prouver, ensemble, que l’on peut modifier une organisation – des horaires de réunion, de début ou de fin de journée – sans pour autant nuire à la productivité et à l’implication de tous. Et proposer, en groupe, ces pistes de réorganisation à la direction.

Planifier à l’avance ces propositions de réorganisation plutôt que de réagir brutalement face à l’impératif qui s’impose. Cela vaut, notamment, pour les moments clés (rentrée et vacances scolaires, par exemple), où des aménagements d’horaires peuvent être planifiés chaque début d’année, mais aussi pour les déplacements ou séminaires, qui pénalisent en priorité les femmes refusant de s’éloigner plusieurs jours de la sphère familiale.

Faire preuve de solidarité envers les collègues – femmes et hommes – ayant besoin d’un aménagement de travail. Ce dernier, lorsqu’il existe, est souvent réservé aux femmes, ce qui entretient l’inégalité hommes-femmes, au travail mais aussi au niveau de leur implication dans les charges parentales. Cela nécessite de sortir des réflexes stéréotypés, en luttant contre les discours dévalorisant les hommes qui prendraient une journée pour accompagner une sortie scolaire ou pour s’occuper d’un enfant malade, mais aussi en invitant les crèches et écoles à avoir le numéro du père, qui serait prévenu en cas de souci.

Dans ces situations d’urgence, sachons (nous) rappeler que ce n’est pas toujours à la mère de suppléer. 

 

 

Source : psychologies.com

 

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