Leila Janah : ``le changement commence en donnant aux femmes un travail payé au juste niveau``

Avec son association à but non lucratif, Leila Janah a inventé une nouvelle manière de faire de l’humanitaire. A l’occasion de sa venue à Paris, ONU Femmes France lui a demandé quel rôle joue son organisation dans l’empowerment des femmes.

“Pour la première fois dans l’histoire, nous avons un moyen puissant de donner du travail aux personnes qui en ont le plus besoin grâce à l’économie numérique”, a expliqué Leila Janah lors d’une conférence USI Events centrée sur les enjeux du numériquele 19 juin, à Paris.

Elle a fondé en 2008 l’organisation à but non lucratif, Samasource, qui forme des personnes au Kenya, en Ouganda, en Inde, aux Etats-Unis ou en Haïti aux métiers du Web. L’objectif de cette formation : leur permettre d’accéder à des emplois qui n’ont pas besoin d’être localisés dans la Silicon Valley. Une pratique d’externalisation des tâches nommée Impact Sourcing permise par l’amélioration de la connectivité de par le monde.
 
Repérer des places libres dans un parking à distance grâce à la télésurveillance, faire de la modération en ligne, taguer des images avec des mots clés… Autant de tâches qui peuvent être externalisées et effectuées depuis n’importe quelle région du monde et auxquelles font appel de grandes entreprises.
 
Depuis son existence, l’association Samasource affirme avoir donné du travail à plus de 9 000 personnes, sortant ainsi 36 000 personnes de la pauvreté. Des personnes qui « ont injecté 10 millions de dollars dans l’économie locale ; élevant leur communauté entière sans attendre que les richesses ruissellent des riches vers les pauvres », selon Leila Janah.
 
Pour assurer un revenu à Samasource, elle lance en 2015, la société de cosmétique de luxe équitable, LXMI. En 2016, l’association figure dans le classement des entreprises les plus innovantes du magazine Fast Company. Entretien avec la pionnière du caritatif 2.0.
 
- Quel a été le déclic qui vous a donné envie de consacrer votre vie à la lutte contre la pauvreté ?
 
A dix-sept ans, je suis partie au Ghana, en Afrique. J’ai travaillé en tant que bénévole dans une école pour enfants malvoyants pendant environ six mois. Cette expérience a véritablement façonné ma vision du monde. Après cela, il m’a été impossible d’ignorer le problème de la pauvreté.
 
- Pourquoi avez-vous changé d’approche dans l’aide humanitaire ?
 
Nous devons changer notre façon de faire de l’humanitaire car cela ne fonctionne pas. Nous avons consacré des millions  de dollars à l'Afrique subsaharienne et nous n'avons pas sorti 50% de sa population de la pauvreté. Nous pensons que le problème sera résolu en construisant un puits ou en agissant en leur nom.  L’acceptation dominante est que ces populations, et les femmes particulièrement, ont besoin de tout un tas de choses avant d’être économiquement productives. Ce n’est pas vrai. Travailler et avoir un revenu est le début de l’émancipation. J’ai un livre qui sort en septembre, “Give Work : reversing poverty one job at a time”, qui traite de la question.
 
- Que se passe-t-il pour elles quand on leur offre la chance de travailler ?
 
Cela a un effet profond sur la culture, au sens large du terme. A mon avis, la culture est façonnée par l’économie. Lorsqu’il y a une forte inégalité de revenus ou de capitaux dans la société, cela se reflète sur la culture. Prenez l’exemple de l’Inde : lorsqu’une femme devient le premier soutien financier de sa famille, la perception qu’ils ont des femmes change. Je pense que les ONG font les choses à l’envers. Elles tentent de changer la culture du pays, où elles interviennent avant d’aborder les problèmes économiques.
 
Le changement commence en donnant aux femmes un travail correctement payé. En devenant le principal soutien financier de leur famille, elles sont prises au sérieux. Surtout si elles ont la maîtrise des dépenses.

Pouvez-vous nous donner l’exemple d’une femme dont la vie a changé grâce à votre association ?

L’une d’entre elle vient du nord de l’Ouganda. Elle s’appelle Juliet Ayot et travaille dans un de nos centres, à Gulu, à environ six heures de route au nord de la ville de Kampala – la capitale ravagée par la guerre. Les parents de Juliet sont morts; sa mère en couche et son père du sida.
 
Elle a survécu et a réussi à aller à l’école mais elle n’avait malheureusement pas les moyens d’aller à l’Université. Elle voulait vraiment étudier la technologie, un domaine qui la passionne. En entendant parler de notre programme, elle a décidé d’y participer. Elle a très vite excellé dans ce qu’elle faisait.
 
Avec l’argent qu’elle a gagné, elle a décidé d’investir dans une ferme porcine. Elle a acheté des porcs et a embauché une femme pour gérer sa ferme, située près de son village natal. Elle a maintenant une entreprise prospère, grâce à la vente de ces cochons et elle a embauché quatre femmes qui gèrent la ferme pour elle. Elle m’a également donné le business plan d’une entreprise de fruits secs qu’elle souhaite créer.
 
Juliet en est un parfait exemple : ce dont elle avait vraiment besoin, c’était d’un revenu.


Source : onufemmes.fr

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