Aminata Sow Fall, écrivain : `` La femme n`a jamais joué les seconds rôles ``

« L’empire du mensonge » (serpent à plumes, 120 pages, 2018) est le 12e livre de l’immense écrivaine sénégalaise qui, a 77 ans, garde toute sa fraicheur pour nous en parler, à Livre Paris 2018.

- On vous doit la phrase : « les professeurs ne lisent pas ». Sur quelle base tenez-vous un tel propos ?

Ce n’était ni une méchanceté, ni quelque chose de semblable. Je suis moi-même professeure, j’en ai juste fait la constatation. Et aucun professeur n’a d’ailleurs réagi à ça. C’était au cours d’un débat et j’ai pu le dire parce que j’ai effectivement vu des professeurs et mêmes des écrivains qui ne lisent pas. C’est facile de remarquer quelqu’un qui ne lit pas. Il y en a qui lisent, c’est sûr. Mais ceux qui ne lisent pas sont majoritaires. Et ça il faut qu’on se le dise. J’en rencontre tellement.

- Avec l’histoire de Saba, dans « L’empire du mensonge » votre livre sorti il y a une poignée de semaines, vous décrivez encore, comme dans « La Grève des battu » et dans plusieurs ouvrages, les conditions de vie des pauvres, du petit peuple qui…

Non, non, non. Pour moi il n’y a pas de pauvres, ni de petit peuple car tous les êtres humains sont égaux en dignité. Et ceux qu’on appelle à tort le petit peuple sont des êtres de conditions matérielles précaires mais qui préfèrent justement sauvegarder leur dignité en travaillant, en commettant l’effort de ne dépendre de qui que ce soit, l’effort de sortir de la misère à la sueur de leur front et non en traversant la méditerranée pour aller mener une vie de misère comme j’en ai rencontré aux Etats-Unis. Aux Etats-Unis j’ai été approchée par un jardinier qui nettoyait la maison d’un professeur. Il m’a dit : Mme Sow si vous savez la misère que nous vivons ici. Il m’a confié qu’ils ne trouvent pas de travail, que les gens les méprisent, qu’ils sont victimes du délit de faciès, souvent conduits dans les prisons etc. Il m’a demandé d’écrire sur ça, sur cette condition de vie humiliante que beaucoup de Sénégalais et d’Africains supportent aux Etats-Unis ou ailleurs dans les pays industrialisés. Je vous dis tout ça parce que j’ai l’intime conviction qu’il n’y a pas de gens condamnés à être du petit peuple. Je pense qu’on doit éduquer tout le monde car l’éducation n’est pas facultative, c’est une obligation. En évoquant l’éducation, on pense au savoir strict. Avec le glissement des sens, l’éducation est le fait d’apprendre simplement. Mais en réalité, l’éducation doit être le fait de formater les esprits, les affiner, de présenter des idéaux que tout être humain doit posséder.

- Quels sont ces idéaux ?

L’idéal de paix, l’idéal de travail surtout parce que je pense que tout part de l’effort, du gout de l’effort. Les Africains regardent à la télévision des édifices, des avenues, de longues rangées de fleurs des pays dit développés mais ils n’intègrent pas toujours tout le processus de l’effort qui sous-tend ces réalisations. Un être humain quel que soit là où il se trouve est doté de force, de raison, de capacité de réfléchir, il doit apprendre comment vivre de ses propres moyens, comment réussir en bannissant la paresse.

- Il doit aussi se nourrir d’espoir qui est quelque part le moteur des personnages de « l’Empire du mensonge »

Tout à fait. L’espoir est fondamental. Car il montre bien qu’il n’y a pas de destin scellé. La fierté, le refus de tendre la main doivent guider les hommes

- Quelle est la symbolique de l’ordure (Boudjou) dans ce roman?

J’ai effectivement opté pour un père de famille qui travaille dans les ordures pour rehausser et laisser surgir son hygiène de vie. Chassé par la sécheresse, il vit malheureux matériellement mais va tirer sa pitance des ordures. C’est un « boudjouman » d’une richesse morale extraordinaire, un être digne qui cherche les ordures, se créée un endroit où il remet tout en forme et mène un commerce. Son fils Sada a appris à l’école coranique d’accord et veut élargir son horizon en intégrant l’école française Il lui demande Sada tu as retenu la leçon ? Oui mon père, répond le gosse. Et le père qui demande: tu as entendu par l’oreille ou par la tête. Cette éducation formate l’esprit du jeune pour avoir une vie probe. Ce monsieur qui travaille dans les ordures enseigne les valeurs morales cardinales à savoir le respect, le travail, l’ouverture sur le monde sans se perdre soi-même.

- D’où vous est venu alors le titre « L’empire du mensonge » ?

Le mensonge n’est pas ici pris dans son sens péjoratif. Vous-même vous vivez le mensonge parce que les romans que vous écrivez sont des mensonges. Nous sommes tous les deux dans le mensonge. Tous d’ailleurs nous sommes dans le mensonge. La pièce de théâtre à laquelle vous assistez est un mensonge également. Il en est de même pour le cinéma. Tout le monde est finalement dans le mensonge

- Mais quand j’écris un roman « je mens vrai »

L’expression mentir vrai est la transformation en vérité de tout ce qui est dit. C’est une expression d’Aragon (Ndlr : Louis Aragon 1897-1982, écrivain français du courant littéraire surréalisme). Quand vous lisez un roman vous savez bien que ce n’est pas vrai, que ça n’existe pas. Vous y entrez, trouvez des personnages que l’auteur décrit de façon à susciter votre colère. Alors que ce n’est pas vous qu’il vise. Mais vous êtes en colère. C’est récurrent ça au théâtre où tenus par l’émotion certains spectateurs se mettent à pleurer alors qu’ils savent très bien que c’est une mise en scène. Alors c’est L’empire du mensonge et on aurait pu mettre L’emprise du mensonge ça n’aurait rien changé ; et j’aimerais que ces titres se perçoivent ainsi, qu’ils se fassent écho. Il y a des bons mensonges et des mensonges mauvais. Moi je fais allusion au bon, celui qui éblouit et fait rêver.

- Vous avez été distingué du Grand prix de la francophonie de l’Académie française pour l’ensemble de votre œuvre. Qu’est-ce que ça change et qu’est-on en devoir d’attendre de vous désormais ?

Ça ne change pas mon agenda. Toujours entre deux avions, je suis de plus en plus sollicitée. Mais ça je le faisais déjà un peu avant. Mais ça me réjouit vraiment. J’ai été informée par sms par un journaliste culturel, au réveil très tôt le matin : « Félicitations, vous avez gagné le prix de la francophonie ». Je lui demande où il a vu ça, c’était dans le Figaro. Je suis reconnaissante de l’Académie d’autant plus que je n’avais jamais rêvé d’un tel prix.

- De quoi aviez-vous rêvé ?

J’ai rêvé de faire tout dans la dignité, dans l’indépendance d’esprit, avec l’affection des uns et des autres et dans le respect de tous les humains. Vous avez soutenu n’avoir jamais vu la femme jouer les seconds rôles en Afrique. C’est curieux tout de même. Non ? C’est la femme qui perçoit le flux du monde, la femme c’est la famille, c’est la société elle-même.

- La société n’est donc pas phallocrate à vos yeux ?

Non je ne le pense pas. Il y a des gens qui traitent mal les femmes et des femmes à qui on n’a pas appris leur rôle. J’ai toujours considéré que notre devoir de femme est de perpétuer la dignité de nos enfants, d’être disponible pour notre entourage. Je ne parle pas d’une disponibilité matérielle, (on risque de tout fausser) mais celle de l’ordre du sentimental, de la sympathie, de l’amour, du sens de la vérité et de la justice, de la culture de la paix. C’est tout cet ensemble qui formate un esprit.

- C’est tout ?

Ce n’est pas tout. La femme est une créatrice. Le stylisme, la gastronomie, la décoration d’intérieure, toutes ces choses aujourd’hui reconnues comme des espaces et compartiments à part entière de l’art ont toujours été entretenues, et de façon naturelle, par la femme sans qu’elle ne le crie sur tous les toits. Et comment voulez-vous qu’elle joue les seconds rôles quand il n’existe pas de second rôle dans la vie. Je ne veux pas polémiquer sur l’existence des rôles. Je sais que tout ce que l’on fait, il faut apprendre à le faire.

- Qu’est-ce qui manque à l’Afrique Aminata Sow Fall ?

Le sens de l’effort, de la rigueur. On dit les bureaux doivent ouvrir à 8h et le travail finit à midi. Mais il y a des gens qui viennent à 10h ou à 11h, ça ce n’est pas bon. Il faut avoir le courage de dire que ce qui arrive à l’Afrique est provoqué par l’indiscipline et le manque de méthode et d’organisation. Senghor le disait ça assez souvent. On apprend de tout, du fleuve, de la terre, des orages, des plantes… Avant que les Français ne viennent en Afrique, existait une pharmacopée que des occidents ont exploitée sans le dire. Tous les principes actifs ont été utilisés.

- Votre premier livre « Le revenant » aurait été suggéré par un professeur.

C’était dans une maternité je crois, en tout cas à l’hôpital et il a insisté pour que j’écrive. J’ai écrit mais ne voulais pas publier. Finalement j’ai cédé et le succès ne s’est pas fait attendre.

- Quel est le bébé le plus abouti, celui auquel même aujourd’hui vous ne rajouterez rien ?

Tous. Ils sont tous comme mes enfants

 

 

Source : fratmat.info

 

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