Nigeria : Funmilayo Ransome-Kuti, la mère des droits des femmes

Figure majeure de la lutte anticolonialiste et du militantisme féminin au Nigeria, Funmilayo Ransome_Kuti a livré un combat exemplaire pour l’émancipation et l’autodétermination des femmes sur le continent.

Mère de l’illustre musicien Fela Kuti, celle que l’on appelle « la mère du droit des femmes » est moins connue pour ses faits d’armes que pour l’oeuvre de son fils, sur lequel elle eu pourtant une influence déterminante. En offrant au passage une magnifique leçon aux tenants d’une représentation soumise de « la femme africaine », féministes occidentales comprises.

Première étudiante féminine de l’Abeokuta Grammar school. Première femme à conduire une voiture au Nigeria. Unique femme de la délégation nigériane à la Conférence institutionnelle de Londres chargée de négocier l’accession du Nigeria à l’indépendance en 1953, les titres ne lui manquent pas.

De ses parents, Funmilayo reçu une éducation stricte, à la lisière des cultures africaine (yoruba) et européenne (chrétienne). À son retour de Londres en 1922, où elle poursuivit ses études, elle abandonna son nom anglais, Frances Abigail, pour celui de Funmilayo, qui signifie : « Donne-moi du bonheur » en yoruba.

Les droits des femmes à l’heure du colonialisme

Placé sous protectorat du Royaume-Uni depuis 1886, le Nigeria accède au statut de colonie en 1914. Prétendant maintenir l’organisation politique et judiciaire « traditionnelle », le système d’administration indirecte mis en place, exclut complètement les femmes des institutions politiques.

Dans ce pays de tradition matrilinéaire, à Abeokuta, ville de naissance de Funmilayo (1900), l’écrasante majorité des femmes sont des commerçantes. Elles ont toujours tenu un rôle actif dans l’organisation économique et politique de la société, notamment dans le domaine de la tarification des prix des marchandises. La guerre des femmes de 1929 contre l’imposition directe des autorités coloniales dans le sud-est du pays témoigne de l’attachement à cette tradition.

L’alphabétisation comme arme

Le combat de Funmilayo pour les droits des femmes débute en 1923, avec la création de l’Abeokuta Ladies Club destiné en premier lieu à l’apprentissage de travaux manuels et à des actions de charité… Consciente du caractère élitiste du club et des injustices coloniales qui touchent les commerçantes, le mouvement impulsé par Funmilayo s’élargit progressivement pour y accueillir des femmes de toutes les origines sociales. Enseignante, elle fait de l’alphabétisation une priorité, et une arme pour la mobilisation.

Ainsi en 1949, l’Abeokuta Ladies Club devient l’Abeokuta Women Union et rassemble les femmes au-delà des frontières linguistiques et culturelles : le yoruba devient la principale langue de communication et le port des tenues traditionnelles (plutôt qu’européenne), une condition sine qua non.

Quand les femmes s’unissent…

Si elle s’est construite à partir de problématiques locales, l’association devient progressivement un modèle d’organisation à l’échelle nationale et rassemble 20 000 femmes de régions différentes (Calabar, Aba, Benin, Lagos, Ibadan, Enugu, et même Kano).

S’élevant contre les impositions directes, la corruption du système juridique colonial et la brutalité des réquisitions menées par les autorités, l’Union des Femmes organise des cortèges revendicatifs dans les rues d’Abéokuta, n’hésitant pas à se moquer de la lâcheté des hommes qui n’osent pas y prendre part. « Pas d’imposition sans représentation ! » chantent-t-elles en chœur marchant vers le Palais de l’Alake, Roi yoruba à la solde des colonisateurs.

En avril 1948, elles obtiennent la suspension de la taxe imposée aux femmes et une amélioration provisoire de leur représentation politique. Elles réalisent alors la force du pouvoir de la lutte collective. Le 3 janvier 1949, l’Alake abdique sous la pression.

Militante engagée pour l’indépendance du Nigeria

Au delà de son combat pour les femmes, Funmilayo a également lutté pour l’indépendance de son pays. Alors que la colonisation tend à accentuer les divisions identitaires, elle proteste contre la Constitution Richards de 1946, dont l’objectif était de diviser le pays en trois régions indépendantes.

Elle participe également à la Conférence institutionnelle de Londres pour l’accession du Nigeria à l’indépendance en 1953. Sa proximité avec la fédération démocratique internationale des femmes d’influence communiste, ainsi que ses nombreux voyages à Moscou et à Pékin, lui vaudront de se faire confisquer son visa. En 1970, elle reçoit le Prix Lénine pour la Paix.

Son mari, comme ses enfants jouèrent des rôles importants dans l’éducation, la santé, la politique, la musique… C’est d’ailleurs pour affaiblir son fils, le célèbre musicien et opposant au régime nigérian, Fela Kuti, que des militaires la jetèrent par la fenêtre de sa résidence de Lagos, le 18 février 1977. Ce dernier lui rend hommage dans son titre : « Coffin for Head of State ». « La Lionne de Lisabi », comme on la surnommait, décèdera quelques mois plus tard de ses blessures, à l’âge de 77 ans. Son héritage lui, est toujours aussi vivant.

 

 

Source : jeuneafrique.com

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