Aminata Niakate, avocate et justicière

Banlieusarde, née de parents maliens, cette juriste spécialisée en droit des sociétés est la nouvelle et atypique présidente de l'Union des jeunes avocats de Paris.

«Je suis désolée, vous devez me détester ! J’arrive dans une seconde… » Déjà cinquante-trois minutes que l’on patiente dans une salle de réunion du cabinet Hebe Avocats, à quelques mètres des Champs-Élysées. Cinquante-trois minutes, c’est suffisant pour admirer pleinement les plantes en plastique censées égayer la pièce, relire le CV d’Aminata Niakate et se pincer très fort devant le parcours exemplaire de cette enfant de la banlieue parisienne. À 34 ans, cette juriste habitant toujours une cité de Vitry-sur-Seine (sud de Paris) a pris la tête de l’Union des jeunes avocats (UJA) dans la capitale, un syndicat important qui permet à ses confrères de s’insérer plus facilement dans la profession.

De l’ambition à revendre

Que de chemin et de kilomètres parcourus par la famille Niakate en moins d’un siècle… Ses grands-parents étaient paysans à Lambidou, grosse bourgade de la région de Kayes, au Mali. Son père, manutentionnaire, a travaillé aux États-Unis, au Sénégal et en Allemagne, avant de poser ses valises en France dans les années 1970. Sa mère s’est échinée pendant dix ans comme femme de ménage.

Et voici Aminata, cinq ans de droit à son actif, la sacoche gonflée de maîtrises (droit fiscal, droit des affaires, management), devenue avocate indépendante. « On me renvoie souvent, à mon grand désarroi, à une sorte d’emblème de la diversité », expliquait la présidente de l’UJA, fraîchement élue, lors de son premier discours. On pourrait aussi bien en faire le produit rêvé de la méritocratie à la française. Jeune, femme, banlieusarde, noire : elle avait au moins quatre bonnes raisons de baisser les bras, victime des préjugés. Mais cette bosseuse en a décidé autrement.

Elle s’assoit maintenant dans la salle de réunion. Elle se tient bien droite, le visage encadré par de longues tresses noires, une veste stricte cernant ses gestes mesurés. Elle s’applique à répondre avec une rigueur de bonne élève. On ne s’étonne pas qu’elle ait longtemps été déléguée et que ses parents lui aient offert à chaque passage dans la classe supérieure de coûteux cadeaux : jeux de société, rollers…

« J’ai toujours voulu être avocate, même toute petite, peut-être parce que je regardais trop la télé, rigole-t-elle. Mais j’en ai parlé à un conseiller d’orientation au collège, qui m’a regardée avec incrédulité, me faisant clairement comprendre que ce n’était pas pour moi. » Aminata Niakate s’accroche pourtant à son ambition… Mieux, elle joue elle-même le rôle de conseillère d’orientation auprès de ses camarades, leur donnant au passage des astuces pour grappiller quelques points pour le brevet !

Elle est un peu essoufflée. Depuis qu’elle a passé le barreau, elle ne cesse de courir, comme si elle avait encore du mal à trouver sa place. Elle fait le grand écart entre son appartement de Vitry, encombré de dossiers, où elle travaille, et ce cabinet chic du centre de Paris, partagé avec d’autres avocats, vitrine proprette et pratique pour recevoir les clients.

Une avocate de gauche

Depuis que sa mère a été enterrée au Mali, en 2012, elle se rend également tous les ans dans le pays de ses parents, découvert sur le tard. « La première fois que je suis partie là-bas, j’avais des peurs d’Occidentale : la maladie, l’inconfort… Maintenant, chaque départ du Mali est un déchirement, avoue-t-elle. J’ai retrouvé ma famille, mes racines. Mais là-bas, je reste pour beaucoup « la Parisienne », alors qu’ici je suis une Malienne… »

Double foyer, double nationalité, suffisamment de rendez-vous pour remplir deux agendas… et une deuxième vie : celle de conseillère municipale d’opposition dans la mairie communiste de Vitry. Militante et candidate d’Europe Écologie-Les Verts (EELV), elle obtient un joli résultat avec sa liste aux européennes (9,48 % dans la région francilienne). Aminata Niakate est clairement engagée à gauche.

Son fil Twitter s’étire en combats pour plus de justice sociale : égalité hommes-femmes, droit des migrants, solidarité internationale… Des engagements qui ne parlent pas forcément au milieu assez conservateur des juristes. « On a tenté de dénoncer le contrôle au faciès à l’UJA, mais beaucoup d’avocats étaient mitigés. J’ai fait adopter au forceps un rapport là-dessus… Il n’a finalement pas été diffusé, raconte la trentenaire, avant de se reprendre. C’est vrai que la profession est plutôt à droite, très libérale, mais les avocats sont aussi pragmatiques et on partage parfois les mêmes valeurs écologistes.»

Pour pimenter encore un peu plus son planning, l’avocate envisage de s’inscrire au barreau du Mali. Elle conseille déjà ses homologues en Afrique francophone. « À moins d’être riche, c’est souvent compliqué d’être avocat sur le continent, souligne-t-elle. Au Sénégal, par exemple, les jeunes doivent réaliser un stage de quatre ans avant de pouvoir s’installer… Il faut avoir de l’argent pour tenir ! » Quarante-sept minutes d’entretien et déjà un autre rendez-vous l’appelle. Elle est « toujours à la bourre » malgré des efforts certains pour clairsemer son emploi du temps. « Je faisais de la caisse claire dans une batucada… J’ai arrêté. Trop chronophage. »

 

Source : jeuneafrique.com

 

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