Révoltée, Sylvie Fofana la nounou a créé un syndicat

Un jour, Sylvie Fofana a dit non, ça suffit. Pour elle, pour les autres auxiliaires parentales, elle a refusé de se soumettre plus longtemps à la loi de l’employeur. Alors, la nounou a fondé, en France, le premier Syndicat national des auxiliaires parentales, qui revendique une véritable reconnaissance et un meilleur encadrement de cette profession.

Le plancher craque sous les pas. Dans le couloir circulaire de la Bourse du travail, à Paris, les portes défilent, jusqu’au bureau 513. C’est là que siège Sylvie Fofana, la secrétaire générale du Syndicat national des auxiliaires parentales (UNSA/SNAP), les nounous qui exercent au domicile des familles.

Au chômage, Sylvie s’en occupe bénévolement. Quant à ses ressources,« Dieu y pourvoira. » La responsable syndicale a la foi chevillée au cœur. « Je ne peux plus trouver de travail, estime-t-elle.Car je suis celle qui met des choses dans la tête des nounous. » Des choses ? Prétendre aux droits de n’importe quel salarié.

Sylvie consulte sans cesse son téléphone et pianote distraitement sur son clavier. Coquette, elle ne donnera pas son âge. Un sautoir en perles autour du cou, drapée dans un châle crème, elle s’exprime avec une assurance sereine. Pesant chaque mot. Disposer d’un bureau dans ce temple du syndicalisme, « c’est une belle reconnaissance. Oh là, là, que de chemin parcouru. Que de chemin parcouru », répète-t-elle, comme pour s’en convaincre encore. Avec un sens consommé du récit, elle revient sur cet itinéraire.

« Une responsabilité inouïe »

Sylvie est originaire de Côte d’Ivoire. Là-bas, elle travaille auprès d’un pharmacien. Celui-ci la renvoie bientôt en raison de sa grossesse. Elle se consacre alors à l’éducation de ses enfants. Cependant, la jeune femme veut étudier et gagner sa vie. Elle s’envole donc pour la France, seule, et entreprend de passer un baccalauréat professionnel en secrétariat. Le projet avorte lorsque son oncle la jette dehors. « Je dormais à gauche et à droite, j’étais presque SDF. » Pour obtenir un logement, elle accepte le seul emploi qui lui offre un contrat à durée indéterminée : auxiliaire parentale. Nous sommes en 1995. Elle exercera le métier pendant dix-sept ans.

Ce travail use le corps et les horaires sont très longs – 50 heures par semaine en moyenne. Sylvie accompagne les premiers pas, les premiers mots, etc. « C’est ce qui m’a fait tenir. Et il n’y a pas plus beau que le sourire d’un enfant », s’enthousiasme-t-elle. A côté de ces bonheurs, « la responsabilité que l’on a sur le dos est inouïe. Car un accident est vite arrivé. Quand tout s’est bien passé, on se dit : "Gloire à Dieu." Tous les jours, tous les jours. » Sa voix se mue en un murmure. « Il faut prendre conscience de cela et valoriser, respecter ces femmes. Or, beaucoup ont honte de pratiquer cette profession et sont considérées comme des bonniches. »

Qui plus est, cette activité se déroule souvent à l’abri des regards. Sans contrôle. Et si elle reconnaît avoir eu des patrons« formidables », Sylvie est aussi maintes fois exploitée. Par fatalisme, elle ne se révolte pas. Puis un jour de 2009, c’est l’étincelle.

35 adhérentes en 2010, 2 300 aujourd'hui

Sylvie travaille pour « une gosse de riches » depuis dix mois. Une mauvaise surprise l’attend à son retour de vacances : « "Vous ne correspondez plus aux critères de la nounou, l’informe-t-on. Nous voulons une personne qui fasse le ménage." Mais cela ne figurait nulle part dans mon contrat !, s’insurge-t-elle. C’était un licenciement déguisé. » Sylvie brandit la menace du tribunal. Elle pèse fort ses paroles : « C’était la première fois de toute ma carrière que j’osais prononcer le terme "prud’hommes". » Son employeuse lui concède un mois de salaire, à condition qu’elle renonce à une action en justice. « J’accepte, mais je m’en vais avec le cœur gros. »

Le feu couvait, l’incident allume la mèche. « J’ai pensé : plus jamais ça. Je ne veux plus jamais donner l’occasion à quelqu’un de se foutre de moi ou de se foutre d’une autre personne qui laisse ses enfants pour aller s’occuper des enfants des autres. » Elle lance alors un appel à des collègues : « Et si on s’or-ga-ni-sait ? ». La question résonne comme une injonction.

Le 17 octobre 2010, Sylvie fonde l’Association des nounous d’Île-de-France. De réunion en réunion, « c’est devenu un "parloir". Les filles venaient raconter leurs misères ; c’était un défouloir ! » Deux ans plus tard, l’association évolue en syndicat. Le premier, et à ce jour le seul, représentant cette profession en France. La secrétaire générale arpente les squares pour inciter les nounous à se syndiquer. La tâche n’est pas aisée. « Elles pensaient que j’allais leur faire perdre leur emploi. » Créé avec 35 personnes, le syndicat compte aujourd’hui 2 300 adhérentes en Île-de-France.

Sans locaux, Sylvie reçoit d’abord les nounous chez elle après son travail. Parfois jusqu’à 23h. Rapidement, elle entre dans le giron de l’Union nationale des syndicats autonomes (UNSA) et trouve sa place à la Bourse du travail. « Je ne voulais pas que l’on reste isolées. Il fallait un réseau pour nous faire aider dans notre lutte. » Et Sylvie est sensible au mot d’ordre de l’UNSA :« Libres ensemble ».

« Nous sommes désorientées et les employeurs aussi »

Congés non payés, auxiliaires parentales filmées à leur insu ou épiées dans les parcs, heures supplémentaires ni rémunérées, ni déclarées, l’ouvrage ne manque pas. La cause de ces abus ? Un manque d’encadrement de la profession et des employeurs parfois mal informés. « Nous sommes désorientées et eux aussi. Une femme m’a appelé en pleurs car sa nounou s’était mise en arrêt maladie, alors qu’elle l’avait vue faire la fête sur son compte facebook. Je suis là aussi pour conseiller les employeurs. » Et rappeler leurs devoirs aux auxiliaires parentales.

Ce combat, Sylvie le mène également dans son pays natal. En avril, elle a créé la première Association des salariés du particulier employeur en Côte d’Ivoire. « Là-bas, tout le personnel de maison est méprisé puissance 100. La situation est encore plus grave qu’en France. Même des mineurs font ce travail. »

Féministe, humaniste, indignée

En parallèle, Sylvie mène encore une autre bataille. Membre du conseil d’orientation du Laboratoire de l’égalité, elle est une féministe revendiquée. « Quand j’aide les femmes à se battre contre les injustices dont elles sont victimes, j’apporte ma pierre à l’édifice de la parité. »

En 2011, elle a ainsi créé l’ONG Woroba, en Côte d’Ivoire, qui milite notamment pour la scolarisation des petites filles. Aujourd’hui, Sylvie cherche des livres et des fournitures scolaires pour son ONG. « Je n’arrête jamais, confirme-t-elle en riant. Je voudrais humaniser le monde. »

Féministe, humaniste, indignée, Sylvie tient à rendre sa vie exemplaire : « Si chacun de nous donne de son temps pour la justice des opprimés et des moins forts, le monde sera un paradis. » Elle ménage une pause et réfléchit, le regard lointain. « Cela me vient peut-être de ma mère, paix à son âme. Elle aimait profondément l’humain. Selon son entendement, il n’existait pas de méchante personne ; seule la société transformait l’individu. On ne peut pas faire ce que je fais sans amour pour son prochain. C’est un don de soi. » Le silence retentit longuement. La porte du bureau ne s’est pas encore refermée, Sylvie est déjà retournée à son ordinateur.

Source : histoiresordinaires.fr

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